Ecrire c’est choisir

Vous ne savez pas où vous mettez les pieds le jour où vous faites le choix de  l’écriture. Vous vous demandez bien quelle est cette étrange pulsion qui vous travaille, mais très vite vous renoncez à comprendre, car le jour où vous vous posez la question, il est déjà trop tard. Vous réalisez alors que vous êtes perdu, que votre choix est irréversible. Vous allez même parfois jusqu’à vous demander si c’est vous qui avez choisi l’écriture ou si ce n’est pas plutôt elle qui a jeté sur vous un invisible filet d’où vous ne vous échapperez plus.

Ma langue maternelle est l’alsacien. J’ai donc immédiatement été acculé à un nouveau choix : dans quelle langue écrire ? Dans celle de l’enfance ou dans la langue officielle devenue au fil des ans langue de quotidienneté ? Question douloureuse, car choisir l’écriture, c’est choisir l’aventure risquée au pays des mots, des sonorités, des rythmes. Choisir de se laisser entrainer dans l’une des deux langues, c’est ouvrir la porte à un  imaginaire au détriment de l’autre. De manière quasi biologique j’ai d’abord  été aimanté par la première langue que j’ai parlée,  l’alsacien.

Je dois dire ici que j’ai une chance inouïe : la plus belle langue au monde, c’est justement le dialecte de ma contrée. Le hasard fait parfois bien les choses.  Parmi les innombrables variétés de dialectes qui se  parlent du nord au sud de la province, aucun ne lui arrive à la cheville. Le dialecte qui se parle du côté de la Suisse est beaucoup trop guttural. Plus au nord il est trop proche de la langue allemande à mon goût.

Alors que mon dialecte à moi, qui se parle entre Sélestat et Colmar, est équilibré, charnu, subtil. Vous pouvez écouter toutes les langues qui se parlent autour du globe  : vous n’en trouverez aucune qui fasse chanter les voyelles avec une telle sensibilité musicale, aucune qui soit à même de rouler les « r » avec cette élégante retenue.

Il n’y a pratiquement pas de tradition d’écriture en prose dans nos  dialectes d’Alsace. Probablement parce qu’ils ne sont codifiés par aucune académie, aucune grammaire, aucune règle d’orthographe. Liberté totale pour l’écrivain !  J’ai donc pendant des années écrit des pièces en dialecte et participé à de belles aventures théâtrales comme auteur, metteur en scène, comédien.

J’ai écrit mon premier livre en français, un essai, en 1995. «  La langue perdue des Alsaciens. Dialecte et schizophrénie. » aux éditions La Nuée Bleue, éditeur chez lequel j’ai publié par la suite mes deux romans.  L’ouvrage, réimprimé entre-temps,  est toujours disponible. Il avait à l’époque fait débat car j’y annonçais la mort programmée de notre dialecte, ce qui m’avait valu quelques solides inimités. Malheureusement, près de quinze ans plus tard, on constate que l’âge moyen des locuteurs dialectophones continue de progresser.

Puis, nouveau choix : celui de m’orienter vers l’écriture romanesque. J’avais depuis longtemps le sentiment que le roman me permettrait d’explorer des territoires inaccessibles par d’autres voies. C’est ainsi que sont nés mes deux premiers romans dont il est question par ailleurs sur ce site.

Désormais, c’est la question du style qui me travaille et me fait travailler. Trouver ma «  petite musique »…  Et ce travail consiste à trancher à chaque ligne : choix du mot juste, de la phrase longue ou courte, de la place d’une virgule…

Ecrire c’est choisir, encore et toujours.

Revue de presse

Dans la presse à propos de Ecrire c’est Choisir

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