Presse : Gardien des âmes version théâtrale par Christian Fruchart et Antoine Wicker

Francis-Freyburger-Photo-Benoit-Linder
Francis Freyburger dans le Gardien des Ames, photo de Benoit Linder

Revue de presse des dernières nouvelles d’Alsace :

Date : Samedi 12 mars 2011

Le Gardien des âmes, roman de Pierre Kretz, connaît désormais une existence théâtrale inattendue qui, en français et en alsacien alternativement, aura cette semaine fasciné le public du Taps Scala.

La transposition était une gageure. Outre la densité d’un récit qui met en jeu une réflexion infiniment complexe, comment une scénographie et une dramaturgie pouvaient-elles rendre compte d’une voix dont on sent à la lecture vibrer le timbre singulier ? Olivier Chapelet, à qui Pierre Kretz a laissé toute latitude d’adapter et mettre en scène son oeuvre, et son interprète en solo Francis Freyburger ont accompli l’improbable exploit. Particularité alsacienne, universalité humaine

Le héros de cette évocation entre universalité humaine et particularité alsacienne, marqué par les drames dont l’Histoire a frappé les siens et coupable d’avoir, lui, échappé aux guerres, se sent investi jusqu’aux crises visionnaires de la mission de préserver le souvenir des générations d’»âmes mortes » que risque d’oublier son village de Heimsdorf. Cloîtré dans la cave d’une vieille ferme, il s’y livre à un archivage photographique ponctué d’évocations et de méditations refaisant l’éternelle psychanalyse de l’Alsace. Jusqu’à une fin en ambiguë suspension entre projet de suicide et sereine sortie à l’air libre.

Olivier Chapelet a choisi forcément d’élaguer, notamment en éliminant les interlocuteurs, tel le cousin Daniel inquiet pour la santé mentale du reclus volontaire. Seul demeure le narrateur, d’abord ombre d’entre les morts, chuchotante comme eux, et que des effets vidéo font revivre, puis sourire tandis que se démultiplie, réelle ou enregistrée, une voix dont les accents contrastés reflètent toute la gamme des tons du roman. Concentrée sur la situation d’enfermement, l’adaptation tire celui-ci vers une gravité plus poignante, sans méconnaître l’humour et la cocasserie satirique, marque très alsacienne de Pierre Kretz.

Francis Freyburger est, de toute sa parole, de tout son corps, cette présence sur laquelle repose le spectacle, usant avec une précision sidérante de la palette des « tempéraments » dont il dispose souverainement. Le public lui fait le triomphe réservé aux grands moments. Pour peu qu’on n’ait pas lu le roman, on peut se le procurer sur place et le dévorer aussitôt. Reste à souhaiter qu’une réalisation aussi aboutie et suggestive connaisse les reprises qu’elle mérite.

Christian Fruchart

Date : Samedi 5 mars 2011

Olivier Chapelet porte à la scène Le Gardien des âmes de Pierre Kretz. En propose avec Francis Freyburger une double version, française et alsacienne.

Dans la cave de sa maison familiale, le narrateur de ce juste roman de Kretz se fait gardien de toutes les âmes mortes – soldats tombés en Russlànd ou mères et veuves désespérées – de son village. Il avait deux ans, le narrateur, quand son père fut en 1942 incorporé de force dans l’armée allemande ; quatre ans lorsqu’un rat sur l’oreiller arracha à sa mère, endormie dans la cave où la famille se gardait des bombardements, un hurlement de totale panique dont chacun à Heimsdorf se souvient.
Le jeune mari de cette mère, père donc du narrateur, disparaît pendant ce même hiver de 1944 dans l’immense plaine russe, comme y était tombé déjà, une guerre plus tôt, le père de l’affolée : la jeune femme est internée à l’hôpital psychiatrique de Rouffach, y décède en 1952.

Un instructif précis d’histoire alsacienne

C’est auprès d’oncle et tante que grandira l’orphelin et « pupille de la nation», qui un jour fit de la cave familiale sa résidence – il ne la quitta plus, bientôt, que pour son rendez-vous hebdomadaire avec le psychanalyste en compagnie duquel il tente de dénouer les noeuds qui enserrent son âme à lui : l’histoire de sa vie s’était arrêtée avec la mort de son père, en Russie, avec le cri de sa mère dans la cave ; et il puisa dès lors, dit-il, ses souvenirs en d’autres vies : dans la ténèbre moisie de sa cave il expose autour des images de père et mère les photos jaunies de deux générations villageoises de maris éternellement jeunes tombés en Russie ; et ce faisant ressuscite les vies et figures de ses parents, proches et amis d’enfance, en autant de récits finement sollicités.

Un instructif précis d’histoire alsacienne, et qui libère en toute simplicité, à fleur de vie quotidienne et de réalités d’époque, une élégante et ludique, et populaire fantaisie romanesque : l’éclairant récit a séduit et vivement intéressé Olivier Chapelet, natif de Marseille et Parisien dès sept ans, Strasbourgeois d’adoption depuis 1996 – le directeur des Taps est aussi metteur en scène de la Compagnie OC & CO, et c’est à Francis Freyburger, qui à ce projet l’incita, qu’il confie ici le rôle du Gardien des âmes de Pierre Kretz.

Antoine Wicker

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